Abus de pouvoir

Nous avons tous fait l’expérience d’une mélodie qui nous reste scotchée dans le crâne pendant des jours, et qui finit par nous tourmenter à force de répétition. Les italiens appellent d’ailleurs le tube musical un “Tormentone”, un grand supplice. Et Anne Sylvestre composait en 1986 sa “lettre ouverte à Elise” dans laquelle tous les voisins de jeunes pianistes se reconnaitront…

La musique possède sur chacun de nous un pouvoir manifeste, dont les précédents articles éclairent plusieurs formes. Mais comme tout lieu de pouvoir, malheureusement, l’abus de pouvoir est un risque omniprésent. Elle se fait donc parfois instrument de torture, aussi violent que sans traces apparentes.

Suzanne Cusick a mené des recherches approfondies sur l’utilisation de la musique dans les prisons de Kandahar et Guantánamo où elle est utilisée comme outil de torture “sans contact”, ne laissant pas de traces visibles sur le corps, mais détruisant la psyché des prisonniers : du simple bruit métallique répétitif à l’utilisation de chansons à un volume sonore inhumain, les hommes savent abuser du pouvoir de la musique.

L’utilisation des sons comme arme de guerre est aussi largement documentée par Suzanne Cusick : dans son article “Music as Torture, Music as Weapon”, elle retrace les développements depuis 1990 des technologies et brevets permettant une utilisation anti-personnelle de la musique, à l’aide notamment des Long Range Acoustic Device (LRAD), canons à son qui peuvent diffuser dans un rayon d’un kilomètre des sons stridents insupportables, ou des bandes sons à un volume et une portée extrêmement étendus.

Peter Szendy, dans son étude “Musique et Torture, les stigmates du son” publiée en 2010, parcourt la vaste étendue des utilisations de musique en torture et rappelle qu’en “mai 2003, le site de la BBC rapportait les propos d’un sergent des PsyOps, Mark Hadsell, qui, parlant des détenus en Irak, déclarait : « Ces gens-là n’ont pas entendu de heavy metal. Ils ne le supportent pas. Si vous en passez pendant vingt-quatre heures, les fonctions cérébrales et corporelles commencent à décliner, l’enchaînement des pensées ralentit et la volonté est brisée. C’est alors que nous intervenons pour leur parler.»” De manière involontaire, la musique peut aussi être terriblement douloureuse, comme lors de chants de Noël à Auschwitz, où les musiciens avaient dû cesser de jouer, à la demande des prisonniers pour qui c’était insupportable. “Dans ces conditions inhumaines, son pouvoir de consolation résonne comme un douloureux rappel d’une humanité perdue” résume Peter Szendy.

Et la pratique de la musique peut elle aussi se muer en torture lorsque l’exercice physique exige du musicien de dépasser ses limites : Georges Antheil explique dans son autobiographie en 1945 “Vous vous exercez lentement sur des trilles jusqu’à ce qu’ils vous tuent, jusqu’à ce que vos avant-bras soient comme deux jambons vibrants de douleur, qui semblent deux fois, trois fois plus grands que leur taille normale. Puis vous attendez que la douleur disparaisse. Et vous recommencez du début.”

Dans l’entreprise, je fais l’hypothèse que les bandes-sons de certains magasins et fast-foods peuvent rendre fous les salariés qui y travaillent et doivent supporter toute la journée une musique qu’ils n’ont pas choisie.

Mais au-delà des bandes-sons, la parole managériale demande elle aussi un réel dosage pour permettre sa résonance : la répétition peut devenir contre-productive voire nocive, l’omniprésence de la parole - quelle que soit sa forme - peut se faire torture, et le rythme trop rapide ou le volume trop fort peuvent assommer et épuiser des équipes pourtant engagées.

Et de manière plus légère, il y a parfois une exubérance presque un peu envahissante, dans les grands congrès, lorsque la musique, la danse et l’enthousiasme du dirigeant imposent une forme de transe collective.

Et vous, quelle expérience faites-vous du pouvoir de la musique et quelles sont vos limites entre plaisir et torture ? Et de quelle manière dosez-vous et orchestrez-vous la parole managériale auprès de vos équipes ?

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